Une brève histoire, rien de plus.

« Le Polonais »

Il était un homme qui déménageait avec sa femme dans un nouveau quartier, plus agréable et plus calme que leur ancien chez eux, une maison plus étroite, proche de ses voisines et constamment accablée par les sons de voieries propres aux grandes villes.

À un pâté de maison plus loin habitait le Polonais, un homme sympathique et accueillant, peut-être même un peu trop…

Il se dit « chouette » un nouvel habitant dans le quartier. Il fallait qu’il l’accueil comme il se fallait, son enseignement le lui commandait. Alors il alla sonner à la porte du nouveau voisin apportant une bouteille de vodka avec lui.

L’homme lui ouvrit et le trouva, de prime abord, fort sympathique. Après tout, aucun autre voisin n’était venu lui souhaiter la bienvenue dans le quartier. Le Polonais s’invita donc chez l’Homme et ils burent un coup, puis un autre, et encore un. Ils vidèrent une bouteille et en ouvrirent une autre.

Ce jour, l’homme aurait bien voulu rester seul avec sa femme, au calme, mais il était trop gentil pour renvoyer le Polonais chez lui. De plus c’était le weekend et une petite soirée ne pouvait pas faire de mal.

Par conséquent ils passèrent, tous les trois, une soirée des plus agréables, bien que – quand elle touchait à sa fin – l’Homme eut du mal à faire partir le Polonais de chez lui. Il murmura d’ailleurs à sa femme que le Polonais abusait un peu de leur hospitalité.

 

La semaine passa et le Polonais était ravi de s’être fait un nouvel ami. Aussi, les jours de travail passés, il s’enquerra de deux nouvelles bouteilles et arriva au seuil de la porte de l’homme, à la même heure, plein d’entrain à recommencer la soirée du weekend dernier.

Impatient de le revoir, il frappa à la porte. Elle s’ouvrit et l’homme fut surpris de le revoir. Celui-ci n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit, que le polonais le prit dans ses bras et lui fit la bise comme s’ils étaient de bon vieux amis.

L’homme en fut révolté et à demi teinté de colère, mais son visage accueillit le Polonais d’un sourire crispé. Celui-ci prit les devants et se dirigea dans le salon, embrassa la Femme, déboucha une bouteille et se mit à table.

L’Homme se plaignait à sa femme quand le Polonais avait le dos tourné. Il lui disait qu’il dépassait les bornes, que s’en était trop, qu’il était envahissant. Cependant il n’osa rien dire au Polonais, de peur de le blesser, peut-être.

Ils discutèrent et avalèrent quelques verres à la table du salon. On y servit des gâteaux et le Polonais en redemanda, se trouvant enchanté d’être en compagnie de gens si agréables. L’homme était un peu irrité, mais il prit sur lui…

Le même évènement arriva. Il commençait à se faire tard, la femme alla se coucher sans son mari, et les deux hommes étaient pompettes, et le Polonais restait assis à la table et remplissait les verres pas assez pleins. Il était temps pour lui de partir, mais il ne s’en allait ; il était trop bien avec son nouvel ami.

 

Le weekend suivant, rebelote. À peine la porte s’ouvrit que le Polonais mit un pied dans l’entrouverture. Il ne frappait plus mais hélait au travers de la maison. L’Homme se rembrunit de plus belle, mais ne lui dit rien ni ne le faisait paraitre.

Il avait bien tenté de lui dire quelque chose ; qu’aujourd’hui n’était pas le jour. Mais à peine prenait-il l’inspiration pour parler, cherchant les mots qui ne blessent, que le Polonais débitait une succession de paroles amicales et l’empêchait de prononcer une phrase plus grande que « Oui », « c’est vrai », « moi aussi » et « elle est dans la cuisine ». Le Polonais avait déjà pris ses aises. Il était installé au salon et avait servi les verres, comme chez lui.

La énième soirée s’en suivit, même schéma, même plan. L’Homme avait beau se plaindre à sa Femme, cela ne changeait rien. Elle lui rétorqua que c’était de sa faute et lui fit une réflexion en lien avec ce qu’il avait – ou pas – au niveau de son entrejambe.

 

Un quatrième weekend survint, car le temps n’attend pas. Et le Polonais était tout enjoué de pouvoir retrouver son ami et sa femme. Puisque après tout, les autres voisins n’étaient pas aussi amicaux qu’eux.

Cette fois-ci, il ne prit point la peine de sonner à la porte ni frapper ni appeler. Non, il passa par derrière sans s’être fait invité. Normal, n’est-ce pas ? Au fond, la porte d’entrée était fermée à clef…

Il voulait leur faire la surprise de sa visite. Ainsi il se servit dans les placards, y sortit les gâteaux et trois verres afin de préparer la table du salon.

Sa présence stupéfia l’Homme alors qu’il le vit attablé. Et dorénavant s’en était trop. Le Polonais avait vraiment dépassé les bornes…

Le visage de l’Homme devint rouge. Une veine de colère dessina son occiput. Il hurla sur le Polonais comme il n’avait jamais hurlé auparavant. La tonalité de sa voix étonna le Polonais et l’Homme lui-même.

Il lui vociféra ses plus profondes opinions et lui somma de partir sur-le-champ ; ce qu’il fit.

Toutefois, il ne comprit pas la colère de l’Homme. Aussi il s’en alla le cœur gros, la tête basse, gêné sans savoir exactement pourquoi…

 

Les jours passèrent et un autre weekend arriva. L’Homme était serein et tranquille.

Ce weekend, il épiait par la fenêtre le pas de la porte à la recherche d’un gêneur invisible. Mais rien ne vint le déranger hormis le journal quotidien et un vendeur de porte-à-porte.

Quelques jours s’écoulèrent encore et l’esprit de l’Homme cogita. Il s’en voulut un peu, se disant que la situation était en partie de sa faute. Le Polonais s’en voulait pareillement; probablement…

Cette fois, c’était l’Homme qui sonna chez le Polonais, emportant de la vodka avec lui. Une longue discussion s’en suivit, sincère et honnête, sans langue de bois.

Sur ces entrefaites, les deux hommes se réconcilièrent et devinrent véritablement amis.

 

Les weekends suivants, l’homme n’était plus dérangé par les visites du Polonais. Il vivait en compagnie de sa femme la vie paisible comme il l’avait espéré en arrivant dans le quartier.

Bien sûr, il revit le Polonais de nombreuses fois. Et très souvent, c’était l’homme qui encourageait le Polonais à faire la « bringue entre amis ».

 

Comment se lier réellement à une personne sans s’être, au préalable, partagés équitablement nos façons de penser ?